Qui a tué l’industrie française ?

Aurélien H.

Publié le 24/06/2025

Le temps de la grandeur industrielle et le début du déclin

En 1960, le Général de Gaulle lançait un avertissement solennel : « La France doit accéder au rang d’un grand État industriel ou bien nous résigner au déclin. » Plus de soixante ans après, ses mots résonnent comme une prophétie amère. Car si l’industrie française n’a pas totalement disparu, elle s’est considérablement affaiblie, amincie, amoindrie, délestée de ses promesses. Ce qui fut jadis une source de puissance, d’emplois, d’exportations,de fierté nationale et de souveraineté est devenu l’un des symptômes d’un affaissement certain parleront d’un véritable déclin national. Le documentaire d’Ella Cerfontaine, Qui a tué l’industrie française ?, en dresse l’autopsie, révélant au fil des décennies les décisions, les renoncements et les illusions qui ont mené à ce que certains n’hésitent plus à qualifier de suicide industriel. La rigueur des chiffres, bien qu’elle doive toujours être abordée avec prudence comme le rappelait Alfred Sauvy, « les chiffres sont de petits êtres sensibles qui, à force d’être torturés, finissent par dire ce qu’on veut leur faire dire » ils n’en demeurent pas moins éloquente. : la France a perdu, en cinquante ans, la moitié de ses usines et plus d’un tiers de ses emplois industriels. Une saignée inédite à l’échelle européenne. Là où d’autres pays ont su préserver leur tissu productif, la France a vu l’industrie tomber à 10 % de son emploi total, une proportion historiquement basse. Ce recul, inscrit dans la courbe ininterrompue de son déficit public depuis 1974, marque plus qu’une crise économique : il traduit un affaiblissement beaucoup plus profond, presque existentiel.

Pourtant, tout n’avait pas si mal commencé. Les Trente Glorieuses furent l’âge d’or de l’industrie française. Dans les années 1970, elle faisait vivre 6 millions de travailleurs, représentant près d’un tiers de la population active. Elle alimentait la croissance, augmentait les salaires, équipait les foyers et portait l’orgueil du pays. Cette dynamique fut brusquement brisée en 1973, lorsque le premier choc pétrolier fit exploser les prix de l’énergie, propulsa l’inflation à des niveaux inédits et porta un coup fatal à des secteurs clés comme la sidérurgie. Dès lors, la machine s’enraye. La France entre dans l’ère du déficit budgétaire et ne la quittera plus. Depuis 1974 plus aucun budget de l’État ne sera exécuté en excédent ou à l’équilibre ils seront désormais tous exécutés en déficit.

Les virages politiques et économiques du désengagement

Les années 1980 ouvrent une nouvelle séquence, marquée d’abord par les espoirs suscités par les nationalisations voulues par François Mitterrand. L’État tente alors de sauver ce qui peut l’être en reprenant le contrôle de plusieurs groupes industriels. Mais le mal est plus profond. Les entreprises reprises sont déjà mal en point, les investissements tardent, les retours sont faibles. Pendant ce temps, le secteur tertiaire prospère. Les usines ferment, les services s’installent. La figure de l’ouvrier cède la place à celle du cadre. L’économie française change de visage. À cela s’ajoute une révolution plus insidieuse mais non moins destructrice : celle du néolibéralisme. Inspirée des doctrines anglo-saxonnes du Consensus de Washington,

portée par Thatcher et Reagan, cette pensée économique s’installe en Europe et se formalise à travers le traité de Maastricht. Désormais, les aides publiques sont proscrites, la concurrence libre et non faussée devient la norme, et la politique industrielle s'efface au nom de l’orthodoxie budgétaire. La France, privée de leviers d’intervention, se retrouve nue dans un marché mondialisé qu’elle ne maîtrise plus. C’est dans ce contexte que la logique financière prend le pas sur la logique industrielle. Les stratégies à long terme sont sacrifiées à la rentabilité immédiate. Les ouvriers deviennent une variable d’ajustement, les actionnaires un centre de gravité. Les usines ferment les unes après les autres, souvent en silence, pendant que les profits sont redistribués sous forme de dividendes. La désindustrialisation prend une allure implacable, presque mécanique, naturelle et sans que personne ne voit le danger. Mais le coup de massue intervient en 2000, avec l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du

commerce. La mondialisation libérale atteint alors son paroxysme. La Chine devient l’usine du monde, et la France en paie le prix fort : selon le documentaire, ce sont 270 000 emplois industriels qui disparaissent. Le choix est assumé : les consommateurs y gagnent un peu en pouvoir d’achat, mais la nation y perd beaucoup en autonomie productive. La France, comme d’autres, adopte le modèle « fabless » : elle garde la conception, mais délègue la fabrication à l’étranger. Un pari risqué et naïf que l’histoire jugera perdant

Souveraineté perdue, réveil tardif et bilan amer

Ce désengagement productif se double d’un autre drame : celui du démantèlement progressif de ses grands groupes industriels. Lafarge, Technip, Alcatel, Alstom… autant de noms qui évoquaient encore récemment la maîtrise d’un savoir-faire et d’une fierté national, et qui ont désormais basculé sous pavillon étranger. Jérôme Fourquet résume crûment : « Nous sommes passés d’un pays détenteur à un pays détenu. » Aujourd’hui, plus de la moitié des entreprises industrielles du CAC 40 sont majoritairement contrôlées par des capitaux étrangers.

La France a vendu une partie de ses bijoux de famille, perdant en route une part de sa souveraineté. Le réveil, aussi brutal que tardif, viendra de la pandémie de Covid-19. En 2020, le pays se découvre incapable de produire lui-même des biens essentiels : masques, respirateurs, principes actifs de médicaments. La désindustrialisation ne relève plus seulement de l’économie ou de la géographie sociale. Elle devient une question de sécurité nationale. L’urgence de relocaliser, de réapprendre à produire, devient évidente. Mais les décennies de renoncements ne se rattrapent pas en un claquement de doigts. En toile de fond, le déficit public s’étire comme une cicatrice jamais refermée. Moins d’usines, c’est moins de cotisations, plus de chômage, un commerce extérieur en berne. L’État tente de compenser par la dépense, mais rien ne remplace une industrie solide. Le déficit devient structurel, symptomatique d’un pays qui a oublié ce qu’être une puissance productive signifiait.

Au fond, le documentaire d’Ella Cerfontaine ne désigne pas un seul coupable, mais bien une chaîne de décisions, de renoncements, de visions court-termistes. Ce n’est pas la mondialisation seule qui a tué l’industrie française. C’est une série de choix, parfois idéologiques, parfois stratégiques, souvent dictés par une forme de naïveté. La France a cru qu’elle pouvait s’en passer. Elle a préféré les services aux usines, les dividendes aux machines, les illusions aux réalités du monde. Et aujourd’hui, elle en paie le prix. Non pas par fatalité, mais par oubli de ce qu’elle fut et de ce qu’elle aurait pu continuer à être : Une grande puissance industrielle.

SOURCES

  • Documentaire : Qui a tué l’industrie française ? (France Télévisions, Le Monde en face) Réalisé par Ella Cerfontaine — diffusé le 25 mai 2025 — durée : 1 h 13 mn — disponible jusqu’au 26 février 2026 France.tv

URL : https://www.france.tv/france-5/le-monde-en-face/7160951-qui-a-tue-l-industrie-francaise.html

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