
Nationalisation de l’uranium nigérien : la fin de l’ère Orano marque un tournant stratégique
Marika D.
Publié le 25/09/2025
Le 19 juin 2025, le Niger a nationalisé la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), mettant fin à plus de cinquante ans de présence d'Orano (ex-Areva) dans l’exploitation de l’uranium nigérien. Cette décision intervient dans un contexte de tensions croissantes entre Niamey et Paris depuis le coup d’État militaire de juillet 2023.
Un partenariat historique sous tension
La mine de Somaïr, située à Arlit dans le nord du Niger, est en exploitation depuis 1971. Orano détenait 63,4% du capital, l’État nigérien contrôlant le reste via la société Sopamin. Cette mine produisait environ 2 500 tonnes d'uranium par an ces dernières années, représentant selon les autorités nigériennes environ 10% de la production mondiale. L’uranium occupe une place centrale dans l’économie nigérienne : il représente 70% des exportations minières du pays et contribue à hauteur de 10% au PIB. Pour la France, le Niger était un fournisseur significatif, assurant historiquement environ 20% de ses approvisionnements en uranium naturel nécessaires au fonctionnement de ses 56 réacteurs nucléaires. Les relations se sont progressivement détériorées après le renversement du président Mohamed Bazoum. Le nouveau régime militaire a multiplié les mesures contre les intérêts français : expulsion de l’ambassadeur, dénonciation des accords de défense, retrait forcé des troupes françaises. Dans ce contexte, Orano s'est retrouvé particulièrement exposé. Fin 2023, les autorités nigériennes ont imposé plusieurs restrictions à Somaïr : blocage des exportations, déploiement de forces de sécurité sur le site, mise sous contrôle étatique de fait. En décembre 2024, Orano a reconnu avoir perdu le contrôle opérationnel de ses filiales nigériennes. La production a été interrompue, officiellement en raison de difficultés d'approvisionnement liées aux sanctions régionales post-putsch.
Les griefs réciproques
Un audit gouvernemental nigérien affirme qu’Orano aurait capté 86,3% de la production totale depuis 1971, alors que sa participation au capital n’est que de 63%. Les autorités accusent également le groupe français d’avoir stoppé unilatéralement la production et évacué ses expatriés, mettant selon elles en péril l’économie locale d’Arlit. Le communiqué officiel du 19 juin parle d’un comportement « irresponsable, illégal et déloyal » de la part d’une société liée à un « État ouvertement hostile » au Niger.
De son côté, Orano dénonce une « politique systématique de spoliation » et a engagé plusieurs procédures d’arbitrage international. Le groupe évalue à 350 millions d’euros ses pertes et dommages, sans compter la valeur du stock de 1 300 tonnes d'uranium (estimé à 250 millions d’euros) bloqué sur site et qu’il n’a pas pu évacuer.
Les implications économiques et techniques
La nationalisation pose plusieurs défis immédiats pour le Niger. D’abord, la question de la continuité opérationnelle : les autorités affirment que la mine continuera de fonctionner avec le personnel nigérien, mais l’expertise technique d’Orano, accumulée sur cinq décennies, sera difficile à remplacer rapidement.
Ensuite, l’écoulement de la production. Sans les réseaux commerciaux d'Orano, le Niger doit trouver de nouveaux acheteurs pour son uranium. Le stock de 1 300 tonnes actuellement sur place représente un enjeu financier immédiat crucial pour les finances publiques. Les recettes minières ont déjà chuté de 15% au premier trimestre 2025 selon Reuters, dans un contexte d’inflation à 12%. Pour la France, cette nationalisation nécessite une reconfiguration de ses approvisionnements. Avec une consommation annuelle de 8 000 à 9 000 tonnes d’uranium pour son parc nucléaire, le
pays reste dépendant des importations. La perte du Niger s’ajoute à une concentration déjà forte : 80% de l'uranium français provient de seulement quatre pays (Kazakhstan, Niger, Ouzbékistan, Namibie).
Orano avait toutefois anticipé partiellement cette situation en diversifiant ses sources depuis 2023, notamment via un accord en Mongolie signé en octobre 2023 et des investissements au Canada, où le groupe a conclu un partenariat de 15 ans avec une compagnie autochtone en août 2025.
Le jeu des puissances régionales
La Russie apparaît comme un bénéficiaire potentiel de cette situation. Depuis 2023, le Niger s’est rapproché de Moscou : livraisons de matériel militaire, présence de conseillers, participation d’une délégation nigérienne au forum Atomexpo de Sotchi en mars 2024. Un mémorandum de coopération nucléaire civile a été signé entre les deux pays en juin 2023. Des discussions avec Rosatom pour une éventuelle reprise des actifs d’Orano auraient eu lieu selon plusieurs sources. La Chine, déjà présente via la China National Nuclear Corp (CNNC) à la mine d'Azelik (actuellement fermée), pourrait également renforcer sa position. La CNNC se préparerait à reprendre l’extraction après une décennie d’interruption. D’autres acteurs ont manifesté leur intérêt : la Turquie a envoyé des émissaires en 2024, et même l’Iran a été évoqué comme acquéreur potentiel, provoquant une mise en garde américaine et un démenti officiel nigérien. Les compagnies canadiennes présentes (Global Atomic pour le projet Dasa, GoviEx pour Madaouela) pourraient bénéficier indirectement du retrait d’ Orano si elles maintiennent la confiance du régime militaire.
Une tendance régionale
Cette nationalisation s’inscrit dans une dynamique plus large au Sahel. En juin 2025, le Mali a retiré à Barrick Gold l’exploitation d’une importante mine d’or, tandis que le Burkina Faso nationalisait cinq mines aurifères. Ces décisions reflètent une volonté affichée de reprise en main des ressources naturelles par les régimes militaires de la région.
Cette évolution marque un tournant dans les relations entre l'Afrique de l'Ouest et les investisseurs occidentaux historiques. Elle intervient dans un contexte de hausse de la demande mondiale d’uranium, liée au regain d’intérêt pour le nucléaire civil dans le cadre de la transition énergétique.
Les scénarios possibles
À court terme, le contentieux juridique entre Orano et l’État nigérien va se poursuivre devant les instances d’arbitrage international. Les procédures seront longues et leur issue incertaine, d’autant que le Niger reste sous sanctions de la CEDEAO depuis le coup d'État. La question centrale reste celle du ou des repreneurs de Somaïr. Si Rosatom s'implante, cela garantirait un débouché au Niger tout en renforçant la présence russe en Afrique. Une reprise chinoise via CNNC s’inscrirait dans la stratégie de sécurisation des approvisionnements pour le parc nucléaire chinois en expansion. Dans tous les cas, le Niger devra négocier de nouveaux partenariats techniques et commerciaux pour maintenir et développer sa production. Pour la France et l’Europe, cette crise souligne la nécessité de diversifier davantage les sources d'approvisionnement en uranium. Les stocks stratégiques existants et les partenariats alternatifs (Kazakhstan, Canada, Australie) permettent d’éviter une rupture d'approvisionnement immédiate, mais la question de la sécurité énergétique à long terme reste posée.
Les enjeux de long terme
La réussite ou l’échec de cette nationalisation sera observé attentivement par d’autres pays producteurs africains. Si le Niger parvient à maintenir sa production et à en tirer de meilleurs revenus, cela pourrait encourager d’autres États à suivre cette voie. Un échec pourrait au contraire refroidir les velléités de nationalisation ailleurs. Pour les investisseurs miniers internationaux, cette situation accroît la perception du risque politique en Afrique de l'Ouest. Cela pourrait affecter les décisions d’investissement futures dans la région, particulièrement dans les pays connaissant une instabilité politique.
La nationalisation de Somaïr représente donc bien plus qu’un simple changement de propriétaire. Elle cristallise les tensions entre souveraineté nationale et investissements étrangers, entre anciennes et nouvelles puissances, entre stabilité des approvisionnements et risques géopolitiques. Son évolution sera déterminante pour l’avenir du secteur minier en Afrique de l'Ouest et pour les équilibres stratégiques mondiaux dans le domaine de l'uranium.
SOURCES
- Le Monde – « Le Niger nationalise la filiale du géant français de l’uranium Orano, un nouvel acte marquant la rupture du régime avec Paris » – 20 juin 2025
- Reuters – « Niger to nationalise uranium mine operated by France’s Orano as relations sour » – 20 juin 2025
- RFI – "Nationalisation de la Somaïr au Niger : Orano s’insurge contre “la volonté des autorités de l’évincer" du pays » – 21 juin 2025
- Communiqué Orano – « Orano dénonce la volonté de nationalisation de la SOMAÏR au Niger » – 20 juin 2025
- Le Point – « Quatre questions pour comprendre le bras de fer autour de l’uranium entre Niamey et le Français Orano » – 21 juin 2025
- Portail de l’IE – « Approvisionnement en uranium : la France sous pression sino-russe » – 9 janvier 2024
- Agence Ecofin – « Uranium : la Russie (Rosatom) convoite les actifs d’Orano au Niger » – 4 juin 2024