
L’endettement auprès de la Chine : un instrument d’influence au coeur de la Belt and Road Initiative (BRI)
Raphaëlle A.
Publié le 27/11/2025
Le 27 mai 2025, le Lowy Institute a publié le « Peak Repayment: China’s Global Lending », un rapport marquant sur la dette mondiale liée à la Chine. L’étude révèle que 75 pays devront verser 22 milliards USD à Pékin cette année, un record historique. La RPC est passée du rôle de bailleur de fonds à celui de collecteur de dettes, redéfinissant sa place dans la géoéconomie mondiale. Au-delà des chiffres, l’enjeu est celui de la puissance par la dette : comment l’endettement structure aujourd’hui les rapports d’influence et de dépendance. Dès l’introduction, le rapport met en lumière la situation critique des États dont l’incapacité à honorer leurs dettes a déjà entraîné des transferts d’usufruit d’infrastructures stratégiques au profit d’acteurs chinois, notamment en Asie du Sud. Le cas du Sri Lanka est emblématique : son endettement massif, rappelé par plusieurs analyses, a conduit à une perte de contrôle sur certains actifs clés et illustre la manière dont la dette peut devenir un levier d’influence déterminant. Ces situations soulignent d’emblée l’enjeu central : comment l’endettement façonne aujourd’hui les rapports de dépendance et d’influence entre la Chine et ses partenaires.
L’exemple de la Grèce illustre de manière saisissante la portée mondiale du phénomène. Incapable de faire face à une partie de sa dette publique au plus fort de la crise financière, Athènes a cédé en 2016, sous forme de bail de long terme, la majorité du port du Pirée au groupe chinois COSCO. Cette acquisition a permis à Pékin de prendre le contrôle opérationnel de l’un des hubs maritimes les plus stratégiques de Méditerranée. Le cas grec montre que la capacité de la Chine à convertir une situation d’endettement en influence géoéconomique ne se limite pas au Sud global : elle atteint désormais l’Europe elle-même. Dès l’ouverture, ce constat souligne l’envergure de l’enjeu et rappelle que la dépendance financière peut se traduire en concessions structurelles même au sein de l’Union européenne.
Le rapport Lowy 2025 : radiographie d’une bascule financière mondiale
Cette étude, menée par un institut australien, plus précisément le Lowy Institute Indo-Pacific Development Centre, s’appuie sur les données du World Bank Debtor Reporting System et du FMI. Son objectif est de mesurer la transition du rôle de la Chine : de bailleur global à créancier net des pays en développement. Ce rapport permet d’éclairer les flux de dépendance financière et les zones de vulnérabilité stratégique.
En 2025, les 75 pays les plus pauvres et vulnérables devront rembourser à la Chine environ 22 milliards de dollars de dette. Cela représente la plus forte somme annuelle jamais versée à Pékin. Autrement dit, une part importante des budgets nationaux de ces pays est désormais consacrée au paiement des intérêts et du capital dus à la Chine. Par ailleurs, les flux financiers nets entre la Chine et le monde en développement sont devenus négatifs : en 2024, la Chine a encaissé environ 34 milliards USD de plus qu’elle n’en a prêté. C’est un renversement historique par rapport à la période 2010–2016 où ses prêts excédaient largement les remboursements. Le rapport indique que les prêts chinois ont culminé en 2016, à plus de 50 milliards USD. Depuis, la dynamique s’est effondrée : en 2023, seuls 7 milliards USD de nouveaux prêts ont été enregistrés, soit une chute de plus de 85 %.
Le rapport introduit le concept de « peak repayment », un point de bascule où la dette devient un instrument de contrôle. En réalité, Pékin n’est plus un bailleur expansif, mais un acteur de gestion du risque et du recouvrement, ce qui modifie les équilibres de pouvoir. L’enjeu pour la Chine est de préserver ses intérêts financiers tout en évitant l’image de « prêteur prédateur ». Néanmoins, les enjeux sont tout autres pour les États endettés : ils doivent gérer la contradiction entre dépendance financière et souveraineté économique.
La dette comme instrument d’influence et de vulnérabilité
Le rapport Lowy montre que les remboursements à la Chine dépassent ceux envers le Club de Paris dans 54 pays. Pour rappel, le Club de Paris inclut l’Allemagne, l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Brésil, le Canada, la Corée, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, la Fédération de Russie, la Finlande, la France, l’Irlande, Israël, l’Italie, le Japon, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse. Dans les économies les plus pauvres, les paiements à la Chine représentent 25 % du service total de la dette.
La dette envers la Chine devient donc un levier de négociation politique, notamment via les restructurations ciblées. Par ailleurs, dans de nombreux pays, davantage de fonds publics sont absorbés par le service de dette que par les dépenses sociales essentielles comme la santé et l’éducation. Les pays concernés connaissent une érosion de leur autonomie stratégique, impliquant, entre autres, dépendance financière, concessions diplomatiques et perte d’actifs. Le Sri Lanka, la Zambie et le Laos sont des cas d’école : ces pays sont piégés entre dette et maintien du lien politique avec Pékin.
Le passage de la Chine au rôle de créancier dominant bouleverse les flux d’information et de pouvoir. En effet, la dette sert d’outil d’influence discrète, comme une forme de soft power financier : pression sans ingérence directe. Le rapport du Lowy Institute mentionne que la Chine continue d’accorder de nouveaux prêts à certains pays stratégiques malgré la baisse générale du financement global du projet. Il s’agit notamment de pays frontaliers (Pakistan, Laos, Kazakhstan) ou de pays riches en minerais critiques (République démocratique du Congo, Indonésie, Brésil).
De nouveaux défis en matière de gouvernance mondiale font alors leur entrée sur la scène internationale. Parmi eux figurent la transparence, la traçabilité des prêts et la coordination avec le FMI.
L’Afrique au cœur du modèle : dépendance, résilience et recomposition
L’Afrique est un exemple type. Plus de la moitié des pays africains figurent parmi les 30 pays les plus endettés envers la Chine. L’Afrique concentre une part majeure des prêts dans le cadre de la BRI concernant les infrastructures de transport, d’énergie et de télécommunications. La dépendance de ce continent s’explique par la faiblesse des marchés de capitaux locaux et la demande d’infrastructures postcoloniales.
Plusieurs cas africains témoignent de la manière dont la Chine peut obtenir l’accès ou le contrôle opérationnel d’infrastructures stratégiques en échange de financements massifs. En Afrique de l’Est, la gestion de ports modernisés avec des capitaux chinois, comme à Djibouti ou en Tanzanie, s’accompagne souvent de concessions à long terme accordées à des entreprises publiques chinoises. Le réseau ferroviaire Addis-Abeba–Djibouti, construit dans le cadre de la BRI, est lui aussi exploité par des opérateurs chinois dans ses premières années de fonctionnement. Ces arrangements, portant sur des infrastructures vitales pour le commerce régional, montrent que la Chine ne se contente pas de financer : elle s’inscrit dans la durée en maîtrisant l’usufruit de nœuds logistiques clés, consolidant ainsi son influence politique et économique sur le continent.
Par ailleurs, les remboursements à la Chine pèsent lourdement sur les budgets nationaux africains et aggravent les tensions sociales déjà très présentes sur ce continent. Les gouvernements oscillent entre coopération stratégique et inquiétude face à la perte de souveraineté économique. C’est pourquoi certains pays cherchent à diversifier leurs partenaires, notamment avec la Turquie, l’Inde, et d’autres institutions multilatérales telles que le FMI, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement.
L’Afrique illustre donc la dualité du modèle chinois : moteur de développement et vecteur de dépendance. Pékin s’impose comme acteur central des réseaux logistiques et numériques africains, renforçant son influence politique. Pour les acteurs de ce continent, c’est un enjeu stratégique, car il faut identifier les vulnérabilités liées aux dettes et aux infrastructures critiques.
Vers une reconfiguration du système mondial de la dette
L’année 2025 marque un tournant : la Chine devient le principal créancier bilatéral de 53 pays. Le rapport du Lowy Institute met en évidence une dualité du système financier mondial : d’un côté, la gouvernance FMI/Club de Paris, et de l’autre, le modèle sino-centré. Ce dernier modifie l’équilibre du système financier mondial. De fait, les institutions occidentales sont marginalisées dans les négociations de restructuration.
Ce changement d’équilibre présente des risques systémiques tels que la hausse du coût de la dette, le ralentissement de la croissance mondiale et la crise potentielle du crédit pour les pays émergents. Parmi les enjeux, on retrouve aussi l’opacité des contrats chinois (clauses de confidentialité, absence de reporting complet) qui crée une zone grise dans la gouvernance mondiale. Sans coordination internationale, la fragmentation de la dette souveraine menace la stabilité financière globale.
Pékin se heurte à un dilemme : recouvrer ses dettes sans, toutefois, perdre son image de partenaire du Sud. Pour les pays débiteurs, l’enjeu diffère : ils doivent construire une stratégie de résilience (transparence, diversification, suivi du risque). Surveiller les flux financiers sino-centriques devient un enjeu de sécurité économique.
Ainsi, le rapport de l’institut australien confirme-t-il une mutation géoéconomique profonde : la Chine n’est plus moteur du financement mondial, mais se retrouve au cœur d’un système de remboursement, ce qui transforme les rapports de dépendance et les leviers d’influence : la dette devient un instrument de pouvoir global. Il faut désormais intégrer l’analyse des flux d’endettement comme indicateur de puissance et de vulnérabilité. Dans cette nouvelle ère du « peak repayment », comprendre les interdépendances financières équivaut à lire les nouvelles frontières du pouvoir mondial.
SOURCES
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